La Conférence Nationale s’est tenue à
Libreville du 23 mars au 19 avril 1990. Cet évènement n’est pas tombé
du ciel. Il est le résultat des discussions secrètes
entre quelques gabonais de bonne volonté autour du Président de la
République. Il ne faisait pas de doute, que depuis presqu’une décennie,
les gabonais, qu’ils fussent du régime ou pas,
ressentaient profondément le besoin de se retrouver afin de se
réconcilier. En tous cas, c’est ce que je ressentais moi-même,
intérieurement.
Aussi, en conclusion de ma conférence de presse au compte du MORENA à
Paris, le 8 août 1983, avais-je lancé un appel à la réconciliation
nationale. A mon sens, cela devait, à cette époque, passer
par :
- une amnistie générale et totale de tous les prisonniers et opposants politiques ;
- une prise en compte immédiate du
profond désir de changement du peuple gabonais. Et par conséquent, la
convocation d’une table-ronde entre le MORENA et le PDG,
sur la démocratisation du pays ;
- la liberté laissée à la création de
partis politiques et par conséquent l’abrogation de l’article de
Constitution instituant le parti unique…
L’on peut imaginer quelle fut ma joie
d’apprendre que le Président de la République m’invitait à une
Conférence où tous les gabonais pouvaient se retrouver pour
décider ensemble de leur avenir. Cela correspondait tout à fait à ce
que j’avais souhaité depuis sept ans. J’espérais que, cette fois-là,
nous n’allions plus rater ce rendez-vous.
La Conférence s’ouvrit, le 23 mai,
par un discours du Président de la République. L’objectif que le Chef de
l’Etat lui assignait était de poser les bases d’un
vrai système démocratique. Pour cela, nous devions passer par une
période transitoire d’apprentissage des mécanismes et des principes
régissant une démocratie multipartiste, si nous voulions
éviter à notre pays un avenir incertain qui laisserait libre cours à
l’arbitraire. Selon le Chef de l’Etat, pour travailler à la mise en
place de ce nouveau système, il fallait « faire preuve
d’honnêteté, de franchise, d’humilité et d’objectivité… » La
création d’un rassemblement était nécessaire. Celui-ci devait servir de
cadre « nouveau et approprié où se retrouveraient les gabonais
de toutes les conditions et de toutes les opinions dans le cadre des
courants politiques en vue de préparer dans l’harmonie l’avènement du
multipartisme… ». On avait prévu, pendant la période
transitoire, la mise en place d’institutions nouvelles et la
construction d’une société civile active.
Le discours du Président de la
République était clair et imprégné de la sagesse d’un homme avisé.
A-t-il été compris ? Pas du tout ! Une fois de plus, nous
avons erré. La voie tracée, simple, logique, pleine de bon sens, fut
refusée. Au lieu de penser d’abord au Gabon, on a privilégié les
intérêts individuels. Comment pouvait-on imaginer, un seul
instant, qu’on pût changer les mentalités façonnées pendant 23 ans
de système monopartiste dans l’espace d’une Conférence Nationale qui a
duré 27 jours ? Le bon sens recommandait normalement la
prudence. Mais un groupe de cadres excités, imbus d’eux-mêmes,
firent des pressions sur l’ensemble des participants pour jeter aux
orties le fruit de la réflexion de plus d’un mois. On refusa
donc les statuts du Rassemblement que la Conférence devait amender
et adopter. Le Rassemblement Démocrate Gabonais devint caduc et l’on
s’engagea dans une aventure. Des intellectuels de haut et
de bas niveaux se déchaînèrent pour chanter leur victoire avec des
effets de manche ou avec des coups de menton. Ils ignoraient que ce
qu’ils avaient chanté comme victoire était, en fait, une
défaite de plus pour le Gabon et pour les Gabonais.
Un groupe, cependant, limita les
dégâts en empêchant que la Conférence ne fût souveraine. J’en étais.
Notre argument : « Personne de ceux qui participaient à
la Conférence n’avait été mandaté par le peuple, on n’avait donc
nullement le droit de décider souverainement ».
Les débats continuèrent sous le sceau
de l’orgueil. On prenait la parole pour montrer qu’on savait parler. On
voulait avoir raison des autres. On voulait dominer à
tout prix. Le Gabon fut oublié au profit de l’obtention du
multipartisme sans qu’on se posât la question de savoir ce qu’il
adviendrait après. Des gens montaient à la tribune pour s’exprimer et
non pour exprimer des idées. Ceux qui avaient été les grands
chantres du monopartisme se sont transformés en grands pourfendeurs du
système qui les avait fabriqués. J’imaginais le Président de la
République suivant chez lui tous ces débats à la télévision. Il
voyait tels ou tels pour qui il avait tout fait, à commencer par
intervenir pour qu’on leur décernât leur diplôme dans telle
université occidentale. Ils se croyaient des phénix de cette
tribune. Naguère lâches, mouchards, ils se prenaient pour des héros dans
la conquête d’un multipartisme que le Président avait déjà
décidé dans son for intérieur.
Un point positif sortit tout de même de ce tintamarre : la charte des libertés.
Enfin arriva le 19 avril 1990. Le
Président décida de clôturer la Conférence. C’est à ce moment-là que la
tare originelle des gabonais allait de nouveau
réapparaître. Deux camps antagonistes. Dans une salle, les partis
dits de l’opposition, réunis dans le FUAPO et nous MORENA des Bûcherons,
dans l’autre, les partis proches du PDG. C’est dans la
grande salle de la Cité de la Démocratie que le Président de la
République allait prononcer le discours de clôture.
Me vinrent alors à l’esprit des
souvenirs de notre histoire, notamment celui de la manière dont nous
avons pris notre indépendance, le 17 août 1960. J’eus peur pour
notre pays. Il ne fallait pas l’engager à cet instant précis, dans
une aventure vécue par des gens divisés. C’est ainsi que je demandai à
mes amis de sortir de la salle où était réunie
l’opposition pour aller dans celle de la majorité présidentielle.
Nous devions exprimer notre volonté d’unité quitte à ce que, par la
suite, nous défendions notre identité. Mais le mal était déjà
consommé. Un autre grand tournant de notre histoire était raté.
Le Président de la République
prononça son discours de clôture, sans doute, avec un pincement au cœur.
Il reconnut, en effet, que cette Conférence n’avait pas «
répondu avec plénitude à un appel au rassemblement. Mais peu
importe, du moment que le Gabon en sortit vainqueur et plus fort que
jamais… »
La Conférence Nationale n’a
malheureusement pas été pour nous une occasion de faire l’unité, mais
plutôt un départ de plus en ordre dispersé. Tout compte fait,
cette rencontre n’a pas été un succès par rapport à l’idée que le
Président de la République s’en était fait, à partir des négociations
entre lui et le MORENA. Il avait donné une orientation mais
les participants en ont pris une autre. Décidément, une force
obscure nous tient pour nous empêcher d’arriver à des consensus forts et
de bâtir notre destin. La belle unité à laquelle nous avions
rêvé s’était transformée en illusion.
Ce texte est un extrait de la publication de Paul MBA ABESSOLE intitulée « LE GABON OU LE MALENTENDU PERMANENT » (pp 26-30)
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