Alors que les acteurs de la société civile gabonaise et leurs partenaires sont engagés dans un processus de participation citoyenne en vue de réfléchir sur le développement du Gabon dans tous ses aspects (sociaux, économiques, politiques, culturels, environnementaux), notamment par l’entreprise d’une demarche de réflexion collective appellée “Conférence nationale souveraine (CNS)”, le présent texte est une initiative visant à contribuer aux réflexions sous-jacentes à cette demarche. Il porte essentiellement un regard sur les initiatives de développement des communautés faisant appel à la participation citoyenne (sorte de développement des communautés participatif) qui ont pris de plus en plus de place dans les sociétés fondamentalement démocratiques durant les dernières décennies. Les préoccupations centrales qui animent souvent les acteurs du développement des communautés participatif (DCP) tournent autour des grands thèmes suivants : dans ces initiatives, qui rejoint-on, et quel pouvoir les citoyens y exercent-ils? Quels sont les obstacles rencontrés dans la participation de tous, en particulier des populations appauvries et victimes d’exclusion sociale, économique et politique, et quelles conditions la favorisent? Avec quels buts réels ces initiatives sont-elles mises en place?
Selon les initiatives observées dans le monde, le champ couvert par la démarche citoyenne est très vaste et porte sur plusieurs types de pratiques (non exclusifs l’un à l’autre) se déployant dans l’espace de la communauté géographique locale, notamment :
• des pratiques et initiatives de développement local non institutionnalisées, soit d’origine spontanée ou ad hoc, soit supportées ou initiées par des acteurs collectifs existants;
• l’implication des citoyens et groupes dans les instances locales et régionales de services et de concertation;
• la participation communautaire et citoyenne à des projets ou programmes mobilisant et structurant l’action concertée et le partenariat sur un territoire vécu;
• dans le cadre de la démocratie régionale ou municipale, la participation au processus d’élaboration de la décision et/ou à son application, soit au plan de l’ensemble du territoire sur des enjeux thématiques, soit dans une instance de quartier, permettant une certaine prise sur les décisions de portée globale (ex. budget participatif, conseil de quartier, etc.);
• les pratiques des organismes et groupes communautaires ou citoyens, qui par leurs valeurs, leur approche d’intervention et leur mode de fonctionnement, sont historiquement reconnus comme porteurs de pratiques de participation citoyenne.
Dans ce champ diversifié, on peut globalement identifier deux univers de pratiques, qui procèdent de contextes spécifiques différents :
1 - Les pratiques que nous pouvons associer au développement local, du genre «comité de citoyens» concernés par une problématique particulière ou par le développement global du milieu; ces pratiques traduisent (et en résultent en quelque sorte) la participation citoyenne volontaire ou provoquée à l’intérieur de la société civile;
2 - Les pratiques reliées à des formes de démocratisation de la gouvernance locale dans le contexte des responsabilités publiques locales (regionales, municipales, scolaires, sociosanitaires, etc.). Ces pratiques procèdent d’une démarche associant les citoyens à une étape et sur des objets du processus local de décision publique ou dans la gestion des services de proximité, ou encore dans le cadre d’un programme défini et orienté à l’externe de la communauté (logique descendante), mais associant la participation citoyenne comme condition de réalisation.
Ces deux univers de pratiques interagissent ou s’alimentent mutuellement dans les dynamiques des communautés locales. Mais, malgré leurs affinités, les pratiques qu’ils recouvrent constituent en fait des objets très diversifiés et distinctifs, que nous avons choisis de relier en privilégiant comme angle d’analyse, à partir des acteurs et des processus qui la produisent et la structurent, la mise en relation dialectique de la participation citoyenne au développement des communautés. C’est ce qui nous a amenés à dégager comme fil conducteur le DCP, qui constitue en définitive la finalité des stratégies déployées et des actions réalisées par les acteurs locaux associés à ces initiatives.
Des problématiques et des enjeux complexes, des pratiques difficiles…
Trois grandes problématiques semblent se dégager des travaux réalisés à travers les demarches citoyennes observées. Nous les proposons comme pistes de réflexion et d’action pour la promotion de la participation citoyenne dans le développement des communautés (sous-entendu ici les communautés dans notre pays le Gabon).
La problématique de l’exclusion
Les personnes qui, en raison de leurs conditions (liées notamment au revenu, à l’identité ou l’ethnie, au genre, à l’âge) vivent des formes multiples et combinées d’exclusion (économique, sociale, culturelle ou politique) les amenant dans ce que certains appellent un espace de non-citoyenneté. Cet espace constitue un nœud de difficultés et d’obstacles pour l’accès aux mécanismes et instances « traditionnels » (ou établis) de participation organisée ou spontanée, conçus souvent par et pour la famille ou la culture dominante, le parti politique dominant et les autres classes sociales privilégiées (conditions et modes de vie, codes langagiers et symboliques, processus d’action et outils de communication, attribution des responsabilités et du pouvoir, etc.)
Il faut reconnaître deux (2) enjeux au regard de cette problématique : l’insuffisance chronique ou le détournement des ressources disponibles en réponse aux besoins relatifs aux démarches de développement des communautés et la difficulté d’inscrire celles-ci dans des approches inclusives, respectueuses des différences de conditions d’accès à la participation citoyenne. Cette démarche inclusive suppose une volonté et une capacité d’adaptation des stratégies et des moyens, mais aussi des rapports modulés au temps et à l’espace. Cette souplesse est requise pour permettre l’ouverture aux vécus différents de la marginalité et de l’exclusion et aux visions « alternatives » quant aux finalités et aux processus d’action que ceux-ci génèrent.
La question des finalités et du sens des pratiques.
Au cœur des questions que posent les initiatives de DCP se trouve le dilemme du sens ou des finalités qu’elles poursuivent : se réduisent-elles à des actions de mobilisation instrumentalisante, inscrites dans des démarches de modernisation de la gestion publique ou permettent-elles de développer, et d’apprendre en le faisant, de nouveaux cadres et modes d’autonomisation des communautés, qui permettent une appropriation et une vision globales du développement de la communauté?
Les réponses à ce dilemme se sont pas simples, d’autant plus qu’il s’agit souvent de « work in progress ». Le DCP se construit à travers des démarches évolutives, où le processus lui-même se développe à travers la redéfinition constante des finalités et le renforcement graduel des acteurs et des stratégies, aussi bien par les résultats atteints que par les autres acquis générés dans l’action. Il n’est donc pas réaliste – ni nécessaire ou opportun – d’attendre d’une démarche qu’elle soit au départ complètement définie par rapport à son point d’arrivée ultime. Mais, dans la mesure où les règles du jeu favorisent une adaptation aux problèmes, besoins et ressources du milieu et une approche citoyenne inclusive, on accroît les chances que le sens et le processus de l’action soient définis par et pour les gens qui y participent.
Cet appel à « l’auto-détermination » des communautés locales ne doit cependant pas être interprété comme un repli sur le « localisme », soit la croyance que la communauté peut et doit tout inventer et faire à partir de ses propres moyens. Les acteurs de la communauté locale ne peuvent fonctionner comme un microsystème isolé des macrosystèmes (politiques, économiques, culturels, etc.), auxquels ils sont naturellement associés dans leur définition identitaire et dans leurs plans et stratégies d’action. Les politiques et programmes publics nationaux de services et de ressources demeurent d’ailleurs essentiels à l’action locale, tout comme les politiques publiques de réduction des inégalités et de promotion du développement social.
Au plan microsocial, cette relative autodétermination ne procède pas par génération spontanée, en particulier dans les communautés les plus dévitalisées et pour les groupes victimes d’exclusions multiples. Elle ne peut se réaliser dans l’improvisation spontanée, ni sans l’aide de ressources spécifiques ou expertes, disponibles à travers des programmes et organismes anciens et nouveaux. Ce qui pose le défi de l’accompagnement local des démarches de mobilisation, qui nous semble se présenter en 3 volets :
1 - Devenir ou demeurer une ressource d’accompagnement « intelligente», suffisamment proche de la communauté et disponible dans la durée, qui puisse initier ou soutenir la mobilisation, fournir l’encadrement de formation et d’animation, de médiation sociale, et même d’action multisectorielle territoriale. Cette ressource devrait être capable de produire un support de nature interdisciplinaire ou transdisciplinaire, qui porte l’action de chacun des acteurs ou partenaires sur un terrain nouveau, caractéristique de la vision et du projet commun que l’action de développement de la commuauté doit éventuellement générer. Par delà son ancrage (institutionnel ou communautaire), on doit pouvoir compter sur une telle ressource d’accompagnement comme un préalable ou une condition de réalisation de l’action de DCP;
2 - Les règles d’attribution des ressources (programmes, projets) d’accompagnement et les exigences de reddition de comptes doivent permettre une adaptation aux réalités locales, s’ajuster à l’état de développement du milieu et le favoriser. Ce qui suppose une perspective de moyen et long terme, et des indicateurs de processus autant que de résultats, dont une capacité progressive de favoriser l’inclusion des personnes et groupes plus marginalisés et la continuité de la mobilisation citoyenne;
3 - Cette capacité d’adaptation des programmes à la logique locale suppose des savoirs et des « savoir faire », mais aussi des « savoir-être » véhiculant des attitudes et valeurs qui appellent une éthique de l’accompagnement local. Par cette éthique, par delà les questions déontologiques et de valeurs, on s’oblige à un questionnement constant au regard des enjeux de la démocratie, de la vision globale et transversale des problèmes et des actions, de même qu’en ce qui concerne l’enjeu de l’exclusion, tel que précédemment abordé.
La démocratisation de la gouvernance locale
La gouvernance partagée, qui permet de donner une perspective de transformation sociale aux initiatives et aux décisions publiques locales, présente aussi de nombreux défis pour la pratique de DCP.
La culture politique de la démocratie approximative et représentative voit souvent la démocratie participative sinon comme une menace, au mieux sous le mode de l’instrumentalisation de la participation, comme outil de modernisation de la gestion des services de proximité. En outre, les élus locaux apparaissent peu préparés à la nouvelle gestion publique locale. Malgré les marges de manœuvre restreintes que laissent les pouvoirs centraux aux paliers locaux, le nouveau contexte de relative décentralisation appelle les élus à une vision élargie du développement global des territoires locaux.
Développer une nouvelle culture politique de la démocratie représentative locale apparaît donc comme un défi collectif à relever, en articulation avec les acteurs de la démocratie participative. Ceci interpelle les acteurs de la société civile et des institutions autant que les élus, et amène à développer de nouvelles attitudes et façons de faire dans la gestion des rapports locaux, qui sont autant de défis à relever : celui de la capacité de définir et rechercher le bien commun et l’intérêt général, par-delà les légitimes intérêts catégoriels et personnels et les traditionnels jeux de lobbying politique; celui de l’éducation à la citoyenneté, qui, malgré l’individualisme ambiant et la vision à court terme, favorise une conscience collective et la croyance au pouvoir de la participation citoyenne; celui des outils d’information à rendre plus accessibles, dévoués et responsables par rapport à l’exercice de la participation citoyenne; celui des mécanismes fonctionnels de participation à développer et adapter en fonction des réalités locales, ouverts aux approches globales de développement des communautés.
Des pratiques difficiles, des solutions complexes, des enjeux de justice sociale
Ces réflexions illustrent bien l’ampleur du projet d’inscrire le DCP dans une perspective globale, intégrée et inclusive et, d’autre part, de démocratisation de la gouvernance locale. Parce que cette façon de faire est complexe et elle porte sur des pratiques difficiles, elle nécessite des solutions complexes aux questions que ces pratiques soulèvent.
Avant d’implanter les meilleures pratiques en matière de développement des communautés participatif au Gabon, le pays doit devenir une société réellement démocratique. La Conférence nationale souveraine est une étape qui peut amener le Gabon sur ce chemin salvateur.



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