La démarche vers l’organisation de la Conférence
nationale souveraine (CNS) en cours au Gabon nous interpelle comme citoyen
responsable et soucieux du développement de notre pays et du bien-être de tous
les Gabonais.
Suite et fin de notre texte sur le rôle des
institutions dans la croissance et le développement des nations.
L’impact des institutions
Il est existe de
grandes différences à travers les pays dans la manière dont la vie politique et
économique est organisée. Une
volumineuse littérature documente les différences dans les institutions à
travers les pays, ainsi que la corrélation forte entre ces institutions et la
performance économique.
Néanmoins, les
corrélations souvent démontrées entre les institutions et la performance
économique n’établissent pas nécessairement que les pays avec les pires
institutions sont pauvres à cause simplement de leurs institutions. Après tout,
un pays comme les Etats-Unis diffère du Nigéria, du Kenya, de la République
dominicaine ou du Gabon dans ses fondements sociaux, géographiques, culturels
et économiques, ainsi, ceux-ci pourraient être la source de piètres
performances économiques que pourraient enregistrer ces pays. Dans les faits,
ces différences peuvent être la source des différences institutionnelles
elles-mêmes. Partant, l’analyse des corrélations demeure insuffisante pour
établir clairement si les institutions sont ou pas des déterminants importants
de la performance économique.
Afin de mieux
saisir la problématique, il convient d’isoler une source exogène des
différences entre les institutions, afin de pouvoir estimer une situation dans
laquelle un certain nombre de sociétés plus ou moins identiques au départ
finissent par se retrouver avec des institutions différentes. Pour ce faire, la colonisation européenne
propose un laboratoire potentiel d’analyse.
On se rappellera que les Européens ont dominé et colonisé la presque
entièreté du monde hors-Europe. En plus
de cette domination, les Européens ont imposé des institutions et des
structures sociales très différentes dans différentes parties du globe.
Dans la plupart
des colonies d’Afrique, des Caraïbes et de l’Asie du Sud-Est, les Européens ont
mis en place des « états d’extractions des ressources ». Ces
institutions (au sens large) n’ont ni introduit la notion de protection de la
propriété privée, ni fournit un cadre qui permettait de contrebalancer les
pouvoirs du gouvernement. L’objectif explicite des Européens dans ces colonies
était l’extraction (pour ne pas dire le pillage) des ressources, d’une manière
ou d’une autre. Cette stratégie de colonisation, et les institutions qui y sont
associées, contrastent avec les institutions que les Européens ont mises en
place dans d’autres colonies, notamment aux Etats-Unis, au Canada, en Australie
et en Nouvelle-Zélande. Dans ces dernières, l’emphase a été mise sur le
renforcement des droits de propriété pour une grande partie de la société,
favorisant du même coup le commerce et l’entrepreneuriat. Dans les colonies d’Afrique et des Caraïbes,
seuls les droits de propriété d’une petite élite étaient protégés, alors que la
grande majorité de la population ne profitait d’aucun droit de propriété et
faisait en plus face à d’importantes barrières les empêchant de participer
pleinement aux activités économiques. Même si les investissements de l’élite
peuvent générer une certaine activité économique durant une période limitée,
pour une croissance soutenue à long terme, les droits de propriété accordés à
une large frange de la population demeure une politique plus importante, voire
cruciale.
Un élément
déterminant à noter est que lorsque les Européens décidaient de s’installer en
grand nombre dans une colonie, les institutions y étaient développées afin
qu’elles puissent apporter des bénéfices à long terme. Dans le cas contraire,
lorsqu’ils décidaient ne pas s’installer dans une colonie en grand nombre (cas
de plusieurs colonies d’Afrique), leur objectif était simplement d’y mettre en
place un appareil étatique centralisateur imposant, avec les institutions qu’on
y associent, dans le but d’opprimer et exploiter les populations locales et de
faciliter l’extraction des ressources à court terme.
Somme toute, une
variété d’exemples dans le monde (la Corée du Nord communiste et
antidémocratique, versus la Corée du Sud capitaliste et plus libre) mettent en
évidence qu’une différence entre les institutions peut avoir une grande
influence sur les différences du niveau développement économique entre les
pays. Cette évidence suggère que pour bien comprendre pourquoi certains pays
sont pauvres, nous devrions comprendre pourquoi leurs institutions sont
dysfonctionnelles. Mieux encore, on devrait se poser la question difficile
suivante : si les institutions ont un impact important sur le
développement économique et le niveau de richesses d’une nation, pourquoi
certaines sociétés choisissent, finissent avec et maintiennent des institutions
dysfonctionnelles ?
Les syndromes des institutions
dysfonctionnelles
Jusqu’ici,
l’argument défendu est bien que les institutions ont un impact important sur
les résultats économiques d’un pays. Bien plus, les institutions sont cruciales
parce qu’elles façonnent les incitatifs politiques et économiques. On peut
maintenant se demander à quoi peuvent se ressembler les bonnes et mauvaises
institutions et comment peuvent-elles être réformées ou influencées par des
interventions ?
Les institutions
dysfonctionnelles entraînent de mauvais résultats économiques. Pour comprendre
pourquoi de mauvaises institutions restent en place (sachant qu’elles nuisent à
la performance économique), il est important d’étudier la structure du pouvoir
politique, la nature des institutions et des incitatifs politiques dans une société.
Pour parler de syndromes des institutions dysfonctionnelles, nous avons besoin
de comprendre quelles sortes de situations politiques aboutissent à de
mauvaises institutions économiques.
Les chercheurs du
MIT et de Harvard identifient trois facteurs importants qui influencent la
nature de l’équilibre politique dans une société et conséquemment, le type
d’institutions économiques qui émergeront.
Le premier facteur
est la force de l’état. Il est peu probable que de bonnes institutions
économiques émergent dans les «états faibles» ; ces états incapables
d’offrir des biens publics de bases à leurs citoyens. Cependant, la force de
l’état ne suffit pas en soi pour garantir des résultats satisfaisants. Comme
deuxième facteur qui influence l’équilibre politique, il faut y ajouter les «états
contraints (limités) et non contraints» (contraintes institutionnelles et de
facto). Le troisième le facteur est la «domination
d’une élite» (l’état est dit «capturé» ou pris en otage par une élite).
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État faible
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État fort
Sans contraintes
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État fort
Avec contraintes
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Capturé
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Manque de biens publics
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Oligarchie type I
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Oligarchie type II
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Non capturé
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Manque de biens publics
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Kleptocratie ou populisme
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Démocratie
Etat en développement
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Classification de
systèmes politique, Acemoglu & Robinson (2010).
Dans ce texte,
nous discutons essentiellement des états faibles ainsi que des états forts sans
contraintes. Nous sommes plus à même de reconnaître certaines caractéristiques
de ces formes de régime au Gabon. Disons-le tout de suite : le Gabon n’est
pas une démocratie.
États faibles
Ce sont en général les pays pauvres qui ne sont pas
capables d’offrir des biens collectifs ou publics tels que le renforcement des droits
de propriété, de la loi et l’ordre et des infrastructures. En l’absence de ces
facteurs de production essentiels ou matières de base dans le processus de
développement, le secteur privé ne peut pas être florissant. Plusieurs pays africains tombent dans cette
catégorie.
États forts sans contraintes (non
limités) : oligarchie et kleptocratie
Ce sont des états forts principalement pour des
raisons historiques. Même si l’état est fort, ceci ne représente pas une
garantie automatique que les institutions du pays vont créer des incitatifs au
développement. L’impact sur le développement dépend du caractère limité ou non
de cet état ainsi que des préférences de ceux qui contrôlent l’état. Entre
d’autres termes, il s’agit des incitatifs et des contraintes imposés par ceux
qui contrôlent le pouvoir. Un état fort
peut être utilisé pour imposer ou exproprier ceux qui créent la richesse ou
pour servir les intérêts d’une minorité au détriment du reste de la société.
Ainsi, de toute évidence, même si un état fort peut s’avérer nécessaire pour le
processus de développement, cela n’est certainement pas suffisant. En général,
l’existence des limites ou contraintes au pouvoir de l’état tend à être une
bonne chose pour le développement.
«Oligarchie de type 1»
Toutefois, même un état avec des contraintes de
pouvoir peut être capturé (pris en otage) par son élite. Dans ce cas, même si
l’état n’est pas en mesure d’exproprier les actifs ou les personnes au bénéfice
d’une minorité, il peut tout de même créer de grandes distorsions qui
profiteraient toujours à une petite élite. Ironiquement, un état avec
contraintes pourrait être plus susceptible d’être pris en otage qu’un état sans
contraintes.
D’où viennent alors les contraintes sur les états? Une
forte tradition intellectuelle remontant à aussi loin que Montesquieu associe
ces contraintes à la nature même de la Constitution. Les Constitutions incluent
normalement la séparation des pouvoirs et les systèmes de contrôles et
contrepoids; ce qui limite ou restreint l’utilisation du pouvoir politique.
Toutefois, il ne faut pas tout attribuer à la nature d’une Constitution.
Certains pays comme la Grande Bretagne n’ont pas de séparation de pouvoir et ne
disposent même pas d’une Constitution
«écrite» au sens qu’on connaît habituellement. En effet, contrairement à la
grande majorité des pays, il n'existe pas un seul document juridique qui
définit en un seul endroit les lois fondamentales qui décrivent comment l'État (la
Monarchie) fonctionne en Grande-Bretagne. Et pourtant, il existe de fortes
contraintes sur l’exercice du pouvoir politique en Grande-Bretagne (différentes
lois encadrent la vie politique). Par contre, dans d’autres pays, il existe de
belles Constitutions sur le papier, mais les institutions donnent peu de place
aux contrepoids et contrôles des actions des politiciens, parce que les lois ne
sont pas appliquées comme prévues dans les textes. Parfois, même si la
Constitution prévoit l’alternance, dans les faits, il n’y a aucune alternance
politique alors que le même parti se maintient au pouvoir par toutes sortes de
moyens plus ou moins douteux, incluant le contrôle de l’armée par le président
proclamé. C’est d’ailleurs le cas bien connu du Gabon et de plusieurs autres
pays africains. Ce qui veut dire que dans la réalité, malgré la Constitution,
il n’y a presqu’aucune contrainte constitutionnelle de fait sur les leaders qui
ont un contrôle sur l’armée. Ceux-ci tentent parfois de faire croire qu’ils
subissent des contraintes lorsqu’ils vont à l’extérieur pour faire la promotion
à l’international d’une légitimité interne difficile à retrouver auprès de
leurs propres peuples. Ce sont plutôt donc les contraintes internationales qui
influencent grandement les types de politiques économiques et les institutions
que ces leaders promeuvent.
Un état fort sans contraintes peut être contrôlé ou
pris en otage par une petite élite qui fonctionne sous la forme d’une
oligarchie (de type 1 selon Acemoglu et Robinson). Ce type d’état est rarement
démocratique. Le fait que l’état soit sans contraintes signifie que les enjeux politiques
sont élevés et que les résultats des processus démocratiques sont souvent
extrêmes. Ceci veut dire que les minorités ou groupes qui ne peuvent exercer le
pouvoir comme dans une démocratie seraient incités à renverser le régime en
place, voyant qu’ils n’ont pas d’autres choix. On reconnaître au passage qu’il
existe différentes formes d’oligarchie.
Les états oligarchiques de type 1 ont la capacité de
générer la prospérité, mais ils prennent les décisions non pas pour le
bien-être de toute la société, mais avec toujours en tête les intérêts d’une
petite élite.
«Kleptocratie»
Il existe aussi des états forts et sans contraintes
qui ne sont pas dominés (pris en otage) par une petite élite. Dans cette catégorie,
on retrouve notamment la kleptocratie ou ce que les politicologues qui étudient
l’Afrique appellent le régime centré sur le culte de la personnalité ou néopatrimonalisme,
et le populisme. Contrairement à l’oligarchie, ces deux formes de pouvoir ne donnent
presque jamais de bons résultats économiques.
En effet, dans un régime kleptocrate comme celui qu’on
vit au Gabon, les institutions qui étouffent la croissance économique, sont
dominées par un dictateur ou une petite clique, qui se concentre d’abord et
surtout sur l'enrichissement personnel au détriment du reste de la population. Les
cas de régimes kleptocrates pullulent en Afrique noire : ex-Zaïre (RDC),
Congo, Cameroun, Guinée Équatoriale, Togo, Gabon, etc. Tous ces pays où les
chefs d’état et leur clique utilise l’état pour s’enrichir personnellement, et
avec leur famille. La question profonde devient celle de savoir pourquoi
certaines sociétés deviennent des kleptocraties ou laissent les kleptocrates
demeurer au pouvoir en dépit de leurs bilans désastreux?
Les chefs des régimes kleptocrates utilisent
différents stratagèmes pour s’enrichir et garder le contrôle de tous les
pouvoirs : un pourcentage du budget ou des ressources du pays est consacré
au président; favoritisme et népotisme, notamment en faveur d’un petit groupe
de personnes provenant généralement du même groupe ethnique (ethnie souvent
minoritaire dans le pays), particulièrement pour l’occupation des postes dans
l’administration publique; élévation de certains aux rangs de barons du régime,
intouchables, pouvant conduire impunément des affaires douteuses au grand
mépris des règles de droits; contrôle de l’armée par le président; politique de
«diviser pour mieux régner», incluant un environnement dans lequel la délation
est valorisée et les «coupables» contre le régime sont punis au goût du
président (prison, exile, dévotion, etc.); création de liens de dépendance de
toutes les personnalités au pouvoir envers le président afin de s’assurer
qu’ils sont tous sous sa botte (les loges maçonniques aident dans cette
stratégie); la corruption des membres de l’opposition pour les discréditer et
autres achats des consciences, notamment par des «dons» de toutes sortes; etc.
L’impact des régimes kleptocrates sans contraintes est
désastreux sur le fonctionnement normal des institutions et sur la croissance
et le développement d’un pays. Ces régimes ont souvent profité de l’argent
généré par les énormes richesses de leur pays pour se maintenir au pouvoir. Le
cas des Bongo au Gabon est patent.
En dépit d'une intuition naïve qu'on pourrait avoir qu’un
dictateur qui s’accapare de tout pourrait s'abstenir d’utiliser les politiques
les plus destructrices, parce qu'il s'attendrait à ce que cela va réduire ses
revenus potentiels et le butin à l'avenir, la preuve suggère plutôt fortement
que l’intérêt des kleptocrates à maximiser leurs revenus et ceux des membres de
leurs familles, tout en restant au pouvoir le plus longtemps possible, a été
désastreux pour les institutions et le développement des états comme le Gabon.
La réponse à la question du pourquoi ces kleptocraties
existent est intimement reliée à la question du comment ces kleptocrates
s’arrangent pour rester au pouvoir. En effet, les kleptocrates, même lorsqu’ils
parviennent à rester long au pouvoir, ne se sentent jamais totalement en
sécurité dans leurs positions. Ils parviennent à rester au pouvoir et voler ou
détourner de larges parts des ressources de l’économie en formant des alliances
(au niveau national et international), empêchant toute forme de développement
économique ou politique qui pourrait mettre en danger leur mainmise sur le
pouvoir; ce qui tout à fait néfaste pour l’économie.
Leçons à retenir
De cette étude du MIT et de l’Université Harvard, nous
pouvons retenir les points importants suivants :
- Le facteur déterminant majeur qui explique les différences de revenus per capita entre les pays est la différence entre les institutions (économiques notamment) de ces pays.
- Bien que les institutions survivent souvent sur de longues périodes de temps et qu’elles peuvent avoir des conséquences imprévues, les différences entre les institutions dans les différents pays reflètent d’abord le résultat des choix collectifs qui sont faits dans ces pays. Mauvais choix dans le cas du Gabon.
- Différents choix collectifs reflètent des différences dans les institutions politiques, par conséquent, reflètent différentes redistributions du pouvoir politique.
- Comprendre le sous-développement implique qu’il faille comprendre pourquoi différents pays restent coincés dans des équilibres politiques destructeurs, ayant des conséquences néfastes sur le fonctionnement des institutions.
- Résoudre le problème du développement veut donc dire pousser les pays pauvres ou en développement à adopter de meilleurs équilibres politiques qui permettent à ce que ceux qui adoptent des institutions bonnes pour l’économie puissent avoir le dessus sur ceux qui voudraient nuire aux bonnes institutions.
- Il est très difficile de dire comment les instruments politiques conventionnels peuvent de façon fiable, permettre d’opérer des changements bénéfiques pour l’équilibre politique des pays ayant des institutions dysfonctionnelles. Cette conclusion des chercheurs est pour nous un aveu que parfois, on ne met pas fin à une kleptocratie comme au Gabon par le simple jeu politique avec les outils (ou les institutions dysfonctionnelles) que le régime kleptocrate a lui-même mis en place. Les choix ne sont pas nombreux. Les citoyens doivent donc prendre leurs responsabilités s’ils veulent le changement.
- Il est fondamental de toujours chercher à comprendre les enjeux politiques du développement et des institutions. En effet, depuis au moins 50 ans, les économistes et autres décideurs tentent de résoudre les problèmes de développement sur la base de la prémisse selon laquelle les pays pauvres ne comprennent pas ce qu’il faut faire, et ainsi, tout ce que ça prend c’est de comprendre sur quel levier on a besoin de tiré pour résoudre la défaillance critique du marché. Cette approche est basée sur une mauvaise compréhension du sous-développement, et les conseils sur les politiques à mettre en oeuvre que cette approche a suscités n’ont pas atteint leurs objectifs.
Afin d’assurer une croissance et un
développement durable au Gabon, toutes les institutions doivent être reformées
Alors que la majorité des Gabonais souhaitent que nous
allions à la Conférence nationale souveraine pour discuter des problèmes du
pays, afin notamment de proposer des solutions pour sortir de la crise et
remettre le Gabon sur le droit chemin, nous devons nous instruire sur les
phénomènes qui entretiennent les crises au Gabon et nous empêchent de sortir le
peuple de la misère. Pour ce faire, l’étude du MIT et de l’Université Harvard
nous indique clairement, à travers l’analyse de différents pays, que les
institutions sont au centre de toutes les politiques de croissance et de
développement des nations. Ceci conforte
les exigences de la société civile et de certains partis de l’opposition qui
demandent à ce que les institutions soient revues et réformées au Gabon. Partant,
il n’est point question de continuer avec un régime politique comme celui que
le PDG continue d’appliquer et qui, comme le dit l’étude, garde le Gabon dans
la kleptocratie, nuisant ainsi à son développement.

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